SAINT AFFRIQUE DE CLOCHER EN CLOCHER

 

 

«monté sur l'un des 130.000 clochers de la chrétienté latine, on en voit 5 ou 6 à l'horizon»

Ainsi s'exprimait l'historien Pierre CHAUNU pour attester toute la puissance du réseau de villages qui s'étendait sur l'Europe du moyen âge. Dans ces villages, regroupés autour d'un château, les "vilains" travaillent pour le seigneur, le seigneur protège ses "vilains". De son côté, le «prieur», «recteur» ou «chapelain»(*), dans sa chapelle ou son église, a en charge le salut eternel de tous. Cette convergence d'intérêts fait progresser tout le monde. Les historiens s'accordent à penser que, plus que les villes, c'est ce réseau de villages qui est à l'origine de la montée en puissance économique de l'Europe.

Notre village était l'un d'eux. S'appelait-il Saint Affrique dès sa création ?

Impossible à dire . Le nom de notre commune est, en langage savant, un hagiotoponyme, c'est à dire qu'il est formé  à partir d'un nom de saint (1 commune sur 8 en France est dans le même cas). Les noms des villages se sont fixés au moyen âge et n'ont que très rarement  changé depuis. A cette époque la ferveur religieuse, le culte des saints et de leurs reliques, étaient à leurs apogées. Les lieux de cultes étaient alors consacrés à un saint et prenaient son nom. Par extension, le village bâti autour de lui  prenait le nom du lieu de culte.

Notre église est consacrée à Saint Théodard et n'est donc pas à l'origine du nom du village. Mais dans les villages composés de plusieurs hameaux, comme Saint Affrique, il était courant de bâtir une chapelle dans chaque hameau. D'ailleurs,  on sait qu'un hameau, pourvu d'un lieu de culte, existait entre les lieux-dits En Pénariès et Les Montagnols. Soupçonnés d'hérésie, le hameau et son lieu de culte ont été détruits. Cette église (ou chapelle) était-elle consacrée à Saint Affrique? Y avait-il, ailleurs sur la commune, un lieu de culte encore plus ancien dédié à ce saint? Nous n'avons pas la réponse.

Mais d'abord, qui était l'homme " Saint Affrique". Son existence réelle n'est pas attestée. Sa légende le fait vivre au 5ème ou au 6ème siècle. Originaire de Bourgogne et évêque du Comminges, il serait venu dans notre région prêcher contre l'arianisme, une hérésie chrétienne, religion officielle des Goths qui dominaient alors notre pays. Ainsi faut-il  savoir que Villegoudou, quartier puis rue de Castres, signifie en fait  "ville des goths".

Notre Saint Affrique, tout en accomplissant quelques miracles, prêche si fort les Goths qu'ils finissent par se fâcher et qu'il doit s'enfuir. Il trouve refuge dans l'Aveyron actuel, près du rocher de Caylus. Il y bâtit une église et y meurt. Sa tombe devient aussitôt un lieu de pèlerinage. Un village se crée autour et prend son nom, c'est l'actuel Saint Affrique de l'Aveyron.

Mais pourquoi donc Saint Affrique s'écrit il avec 2 "f "alors que le continent Afrique s'écrit avec 1 seul?  Hé bien, Afrique vient du latin "Africa" et prend donc un seul "f"alors que le nom de notre saint lui a été donné par les Goths et trouve donc son origine dans leur langue. En effet, en langue gothique, "Aifrs" signifie  "terrible"(c'est aussi l'origine du mot « affreux »qui prend aussi 2 "f"), et "Reiks" signifie "puissant".

 Il devait drôlement les impressionner, notre prêcheur, pour qu'il le baptisent« aifrsreiks »(Affrique) autrement dit " terrible et puissant"!

(*): l'utilisation du mot "curé" pour designer le "desservant" du lieu de culte ne s'est généralisé qu'à la fin du moyen âge

 

 

GUERRES DE RELIGION EN PAYS CASTRAIS

 


Ce lundi 23 août de l’an 1574, il fait encore nuit. Le jeune seigneur de La Grange, rescapé de la Saint Barthelemy, la rondache(1) au bras gauche et l’épée à la main, escalade en silence le moulin à eau de Villegoudou. Avec ses treize compagnons, ils franchissent le toit de tuiles et sautent sur la tour d’Empare. Le bruit que fait l’eau de l’Agoût, ce jour-là, empêche les gardes de la tour de les entendre. Descendus de la tour, ils foncent à la porte du Pont Neuf, y trouvent le corps de garde endormi et le mettent en fuite.
C’est ainsi que débute la prise de Castres par le parti protestant dans ce seizième siècle des Guerres de Religion. Castres devient une place forte « huguenote » et le restera pendant des dizaines d’années.

Deux ans avant ces évènements, le gouverneur de Castres, c’était Jean de Nadal(2),seigneur de Lacrouzette, de Saint Affrique, de Montespieu et du Lezert,. A la tête de ses mercenaires corses et albanais, il était venu occuper la ville, juste après la Saint Barthélémy, sur ordre du roi « qui ne veut plus supporter qu’une seule religion dans son royaume ». A ce titre, il était particulièrement haï par les protestants.

Aussi, dès qu’ils sont maîtres de la ville, une des premières décisions qu’ils prennent est d’ordonner la démolition de la maison dite « de Roquecourbe » dans laquelle Jean de Nadal résidait. Cette maison, surmontée d’un dôme, très remarquable, était une des plus grandes et des plus belles de Castres. Elle appartenait à Antoine de Martin(2), seigneur de Roquecourbe, de Viviers les Montagnes et des Avalats. Ce dernier, capturé lors de la prise de Castres, a d’abord été « mis à rançon » pour 5.000 livres. Après une tentative ratée d’évasion, sa rançon a été portée à 10.000 livres. Pour la payer, il sera contraint de vendre ses seigneuries de Roquecourbe et des Avalats ne conservant que celle de Viviers les Montagnes.
Trois ans plus tard, Jean de Nadal, nommé gouverneur de Labruguière pour les catholiques, tentera en vain de reprendre Castres aux protestants.

Ces lignes ne recensent que quelques épisodes des Guerres de Religion dans le pays de Castres. Le nord du Tarn, en effet, est relativement épargné, comparé au sud du département qui connait une guerre civile terrible depuis les années 1560 jusqu’à la promulgation de l’Edit de Nantes en 1598. Soit 40 ans de villes et de châteaux pris puis perdus et repris, d’églises et de temples incendiés et reconstruits, d’exactions, de destructions, de tueries, de famines, le tout « agrémenté » de quelques épidémies de peste.

Ainsi, Jacques GACHES, protestant de Castres contemporain de ces évènements, raconte dans ses mémoires : « Le capitaine [Nérac dit] Mazamet, entreprenait de tous côtés, comme sur le château de Saint Affrique, au voisinage de Viviers, qu’il prit sur François de Montmoure, seigneur du lieu, par sa négligence qui lui coûta la vie et sa maison le 8 mai [1571] »
La paix civile n’a pas pour autant suivi ces 40 années de guerre. En effet, dès 1614, les persécutions contre les protestants reprennent et ne cesseront vraiment qu’à la Révolution. Soit quasiment, au total, 200 ans d’affrontements avec un point culminant en 1685 qui voit la révocation de l’Edit de Nantes par Louis XIV. Les protestants doivent alors choisir entre la conversion et l’émigration. C’est ainsi que Jean-Louis Ligonier, né à Castres, deviendra général dans l’armée britannique. Un fort et une ville portent son nom en Pennsylvanie. Cet exemple témoigne de la perte que fut pour la France, l’exil de tels personnages.
Alors, peut-on tirer un enseignement de cette partie de notre histoire ? Chacun choisira le sien. Peut-être peut-on se risquer à affirmer que lorsque des certitudes absolues s’opposent, les plus grandes catastrophes sont inévitables.

(1)rondache = petit bouclier rond
(2)Jean de Nadal et Antoine de Martin sont les aïeux des Suc de Saint Affrique qui ont été les seigneurs de notre village jusqu’à la Révolution. Voir l’arbre généalogique en annexe de ce texte

 

ANNEXE GENEALOGIQUE


Dans ce texte, il est fait mention d’un François de MONTMOURE, seigneur de Saint Affrique, tué en 1571. On trouve également mention dans « Les Antiquitéz de Castres » d’une Marie de MONTMOURE, Dame de Saint Affrique, veuve, qui épouse en secondes noces Antoine BAULT, seigneur de La Mote, dans les années qui suivent.
Deux textes différents attribuent la seigneurie de Saint Affrique à Jean de NADAL. L’a-t-il acquise après la mort de François de MONTMOURE ? Jean de NADAL a eu six filles mais pas d’héritier mâle. Il a donc peut-être partagé ses nombreuses seigneuries entre ses filles. Saint Affrique était peut-être la dot de Jeanne de NADAL quand elle a épousé Abel de SUC.

 

 

LES CLOCHES DE SAINT AFFRIQUE LES MONTAGNES

 

Permettez-moi de vous raconter l’histoire des cloches de notre village. Et je remercie Messieurs Jean-Pierre Carme et Samuel Montagne de l’association « Carillon Tarnais » pour leur document sur lequel je vais m’appuyer.

Notre église date du quinzième siècle et est consacrée à Saint Théodard . Au seizième, elle a subi les outrages des guerres de religion . En effet, on peut supposer qu’elle a été incendiée puisqu’on sait qu’en 1580 (soit à la fin de la septième guerre de religion) la charpente du cœur de l’église fût refaite par un charpentier d’Escoussens, Monsieur Fabre, et que la même année, Monsieur Fornes, maçon à Escoussens, a taillé les pierres pour réparer le portail d’entrée . Elle a été épargnée à la Révolution alors qu’un autre sanctuaire, certainement une chapelle, dédiée à Notre Dame des Sept Douleurs, a été détruite.

Le très beau clocher abrite deux cloches, électrifiées à ce jour .

La première cloche s’appelle Rose-Alexandrine du prénom de ses donateurs Alexandre BERNARD et Rose BERNARD née MIAILHE . Elle pèse environ 375 kg et date de 1876 . Elle à été fondue à Lyon par O.REYNAUD qui était fondeur du pape et travaillait pour le Vatican .

La seconde date de 1739. Les donateurs étaient Augustin de SUC, Seigneur de Saint Affrique et Marie de BARBARA son épouse. Cette cloche a été coulée par un fondeur de Castres, Monsieur CHENE, qui était installé au faubourg Villegoudou. Son poids est de125 kg environ et elle est classée aux monuments historiques.

                                  Cloche de Saint Affrique les Montagnes retrouvée à Saint Julien du Puy                                     Eglise de St Michel de la Martinié sur la commune de Saint Julien du Puy

Il n’y a que 2 cloches dans le clocher et pourtant il existe une troisième cloche de Saint Affrique les Montagnes. Elle a été retrouvée à l’église Saint Michel de la Martinié commune de Saint Julien du Puy.

Cette dernière date de 1673, pèse 100kg environ, et porte, en latin sur la couronne, l’inscription suivante :Jésus Maria Priez Pour Nous Bienheureux Theodard M.f. VISTE  P. Recteur M.S.viste Vicaire Consuls p.viste i.Coulombie ouvrier a.Escudié de Saint Afrique fait l’an 1673 qui prouve qu’elle a autrefois sonné dans le ciel de Saint Affrique les Montagnes .

DECRET DE LA CONVENTION NATIONALE, Du 23 Juillet 1793, l’an second de la République française,

Portant qu’il ne sera laissé qu’une seule cloche dans chaque Paroisse.

La CONVENTION NATIONALE décrète qu’il ne sera Laissé qu’une seule cloche dans chaque paroisse ; que toutes les autres seront mises à la disposition du Conseil exécutif, qui sera tenu de les faire parvenir aux fonderies les plus voisines dans un délai d’un mois, pour y être fondues en canons.

Comme les autres, notre cloche a été descendue du clocher, mais elle échappa au feu du fondeur. Probablement, notre paroisse, la pensant détruite, ne l’a pas réclamée.

C’est ainsi qu’ elle se retrouva à l’église de La Martinié à St Julien du Puy où elle annonce tous les évènements depuis plus de deux siècles.

Pour plus d’informations, vous trouverez l’historique à la mairie.

 

 

 

IL Y A CENT ANS, LA GRANDE GUERRE...

 

"Le passé doit conseiller l'avenir" .         

C'est ainsi qu'il nous a semblé important de nous souvenir de nos grands anciens qu'on a brutalement arrachés à leur famille et à leur gagne-pain pour les envoyer se battre dans les tranchées .

Parmi eux, ces trois là étaient de Saint Affrique les Montagnes, et ces trois là n'en sont pas revenus . Ils sont tombés au champ d'honneur, morts pour la France, selon les expressions officielles, c'était en 15, c'était il y a cent ans ...

Ils étaient donc trois et s'appelaient Emile GATIMEL, Henri FAURY et Alfred AZEMAT.

Emile est né à Boissezon le 4 janvier 1882 mais s'est marié à Saint Affrique les Montagnes en 1910 et a un fils né à Saint Affrique les Montagnes en 1912. Il est boulanger de son état mais dans ces années là, tous les hommes jeunes ont un deuxième métier : militaire . En effet, on est instruit, dès l'école primaire, dans le désir de la revanche contre l'Allemagne et de la reconquête de l'Alsace-Lorraine . Il a ainsi fait 3 ans de service militaire de 1903 à 1906 avant d'être versé dans la réserve . Comme réserviste, il est rappelé pour 2 périodes d'exercices de 3 semaines en 1909 et 1911 . Enfin, en août 14, la guerre est déclarée, la mobilisation générale décrétée et il rejoint le 38ème régiment d'infanterie coloniale . Après la première bataille de la Marne, en septembre 1914, rendue célèbre par les taxis du même nom, il participe à la deuxième bataille de la Marne qui prend place entre le 25 septembre et le 9 octobre 1915 . C'est là qu'il trouve la mort au combat, le 7 octobre, certainement du côté du Trou Bricot ou de la Main de Massiges ,dans le département de la Marne, alors que son régiment a pris la relève en première ligne du 44ème régiment d'infanterie coloniale. Emile sera décoré, à titre posthume, de la médaille militaire . Pendant cette bataille et dans son régiment qui est pourtant un régiment de réserve, 54 soldats sont tués ou disparus et 262 sont blessés, soit 1 combattant sur 6 hors de combat en 15 jours ! Cela donne une idée de la violence des combats…

Henri est né à Labruguière le 21 novembre 1883 . Il est cultivateur ( comme on disait à l'époque), veuf et remarié, sa première femme étant décédée 4 mois après leur mariage . Il a aussi fait son service à partir de 1904 et ses 2 périodes de réserviste en 1908 et 1913 . Le 2éme classe Henri FAURY est mobilisé le 3 août 14 et rejoint le 42ème régiment d'infanterie coloniale . Son régiment prend également part à la première bataille de la Marne en 1914. Puis, il est engagé dans la Meuse et participe à 3 jours de combats terribles en avril 1915 à Vauquois . Ce village, situé sur une butte à une trentaine de kilomètres de Verdun est un de ceux qui ont été rayés de la carte lors de la Grande Guerre . Il s'y est déroulé ce qu'on à appelé "la guerre des taupes", les 2 armées en présence ne se contentant pas de creuser des tranchées mais également des galeries dans la roche ( 17 km de galeries côté allemand et 5 km côté français) .C'est lors de ces 3 jours de combat, qui ont vu les français prendre puis perdre les tranchées allemandes de 1ère ligne, que Henri a trouvé la mort, le 5 avril .

 

Comme vous le constatez sur le décompte établi par l'armée française et présenté ci-après, ce combat de 3 jours a fait 239 victimes dans son seul régiment, tués, blessés ou disparus.

 

                                                          

Marie, la désormais veuve d'Henri, a bénéficié d'un secours de 150 francs pour solde de tout compte .

Alfred est né à Saint Affrique les Montagnes,le 26 août 1873. Il fait son service militaire en 1894 et entre ses 2 périodes de réserviste en 1900 et 1905, il a épousé Maria, originaire de Noailhac, le 11 octobre 1903 à Boissezon . Il se sont installés à En Pénariés . Lui est tisserand, elle est tisseuse, ils ont une fille prénommée également Maria qui nait en 1905 . Mobilisé le 4 août 1914, il passe par le 127ème puis le 53ème avant d'aboutir au 340ème régiment d'infanterie . Son régiment est déployé dans la Meuse et en octobre 1915 il est à Souain, un village situé à 10km de l'endroit où Emile est mort. Il se trouve que le journal de marche de son régiment est suffisamment précis pour qu'on connaisse les circonstances exactes de sa mort . Je vous laisse les découvrir ci-dessous par vous-même .

                                                     

Sa fille est "adoptée par la nation" par décision du tribunal en date du 25 juillet 1918 .

Avant de terminer cet article je ne veux pas oublier quelqu'un sans qui je n'aurai pas pu l'écrire . Je ne peux pas vous donner son nom car il me l'a interdit au motif qu'il ne veut pas de publicité . Sachez qu'il a 90 ans, qu'il vit à Mazamet et qu'il a évidemment des attaches avec Saint Affrique les Montagnes. Je le remercie donc très sincèrement et lui fait part de mon admiration pour le travail qu'il a réalisé .

On dit : "les vivants ferment les yeux des morts, les morts ouvrent les yeux des vivants". Alors, Emile, Henri et Alfred ouvrent nos yeux sur quoi ? Sans doute sur le fait que la paix est notre bien le plus cher; notre pays est en paix sur son sol depuis 70 ans mais il ne faut pas considérer pour autant que c'est un acquis définitif, les récents attentats de Paris en témoignent . Peut-être, de là où ils sont, nous recommandent-ils de déployer tous nos efforts pour nous préserver de ce malheur absolu qu'est la guerre ..